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TERRAIN 6 min

Shadow IT : quand toute la PME tourne sur trois fichiers Excel

Le shadow IT n'est pas la faute des équipes, c'est l'outil officiel qui a échoué. Comment je cartographie ces Excel critiques et j'en sors une PME sans casse.

Par Laurent Tulpan

Le shadow IT, c’est tout ce qui fait tourner votre entreprise sans jamais apparaître dans la liste des logiciels achetés : des fichiers Excel, des macros, des scripts, des astuces qui vivent en dehors du système officiel. Dans une PME, ça se résume presque toujours à la même chose : deux ou trois classeurs Excel qui portent la mémoire de la boîte. Ma réponse courte, celle que je donne aux dirigeants qui découvrent l’ampleur du truc et qui paniquent un peu : ce n’est pas un problème à supprimer, c’est un signal à écouter. Ce Excel n’existe pas parce que vos équipes sont indisciplinées. Il existe parce que l’outil officiel n’a jamais fait le job. Et ça, ça change complètement la manière de s’en sortir.

Le fichier que personne n’ose ouvrir à deux

Je vais vous décrire une scène que je retrouve mission après mission, parce qu’elle est d’une régularité troublante.

Il y a un fichier. Appelons-le « le gros classeur ». Il pèse quarante mégas, parfois plus. Il met vingt secondes à s’ouvrir et il fait tourner le ventilateur du portable. Tout le monde sait qu’on ne l’ouvre pas à deux en même temps, parce qu’une fois quelqu’un a écrasé la version qui marchait et il a fallu une demi-journée pour reconstituer les données. Depuis, il y a une règle non écrite : on prévient avant de toucher au classeur.

Dedans, une quinzaine d’onglets. Trois ou quatre sont utilisés tous les jours. Les autres, personne ne sait vraiment ce qu’ils font. Il y a un onglet « ne pas toucher » avec des formules à rallonge qui alimentent les onglets visibles. La personne qui l’a construit est partie il y a deux ans. On a gardé le fichier parce qu’il marche, et on a arrêté de chercher à comprendre.

Et puis il y a la personne-clé. Celle qui connaît le classeur par cœur, qui sait où sont les pièges, qui répare quand ça casse. Quand elle part en vacances deux semaines en août, l’activité ne s’arrête pas, mais elle ralentit visiblement. Les devis mettent plus longtemps à sortir. Les erreurs de saisie augmentent. Le dirigeant sent bien qu’il tient son entreprise sur une seule personne et un seul fichier, et ça l’empêche de dormir sans qu’il sache par quel bout attraper le sujet.

C’est exactement ce que décrit notre cas type d’une PME industrielle dont l’Excel central a été remplacé par un outil connecté : un fichier qui porte les devis, les commandes, le suivi de production, l’historique client, parfois même les mots de passe. Un seul fichier pour la mémoire de toute la boîte.

Pourquoi le shadow IT naît (et ce n’est pas la faute des équipes)

Voici le point que je tiens à défendre, parce qu’il conditionne tout le reste.

Quand une équipe construit un Excel de contournement, ce n’est jamais par flemme ou par indiscipline. C’est parce qu’à un moment précis, il fallait faire quelque chose que l’outil officiel ne savait pas faire. Le CRM ne gérait pas ce cas particulier de tarif. Le logiciel de gestion imposait douze clics là où il en fallait deux. Le planning maison ne remontait pas l’information au bon endroit. Alors quelqu’un a ouvert Excel un vendredi après-midi, a bricolé une solution en une heure, et cette solution a rendu service. Puis on l’a réutilisée. Puis on l’a agrandie. Deux ans plus tard, elle fait tourner un pan entier de l’activité.

Le shadow IT n’est donc pas une maladie. C’est un symptôme. Chaque fichier de contournement est la trace précise d’un endroit où l’outil officiel a échoué. Et quand vous regardez la chose sous cet angle, un truc formidable apparaît : ces fichiers sont la meilleure expression de besoin que vous puissiez trouver dans l’entreprise. Ils ne mentent pas. Ils ne racontent pas ce que les gens croient qu’ils font, ils montrent ce qu’ils font vraiment, jour après jour, avec toutes les exceptions et tous les cas tordus. Aucun cahier des charges ne vaut ça.

C’est pour cette raison que je répète aux dirigeants : votre shadow IT n’est pas un boulet, c’est une mine d’or. À condition de ne pas commencer par le détruire.

Comment je le cartographie sans braquer les équipes

La première erreur, celle qui plombe la moitié des projets de modernisation, c’est d’arriver en disant « on va vous supprimer vos fichiers Excel ». Vous n’avez pas encore posé votre sac que tout le monde est sur la défensive. Les gens protègent leur outil, parce que leur outil, c’est leur autonomie, et parfois leur poste.

Alors je fais l’inverse. J’arrive en disant que je veux comprendre comment ils font tourner la boutique, et que le classeur m’intéresse justement parce qu’il est intelligent. Ce n’est pas une posture, c’est vrai. Je m’assois à côté de la personne qui l’utilise, je lui demande de me montrer une journée normale, et je note. Quels onglets elle ouvre, dans quel ordre, où elle recopie une donnée d’un outil à l’autre, à quel moment elle jure parce que ça a planté. La double saisie entre le CRM, l’Excel, la compta et le planning saute aux yeux en une matinée, parce que la personne la vit dans ses mains.

En quelques jours, on obtient une carte : ce que chaque fichier porte vraiment, qui le sait, ce qui casse le plus souvent, et surtout quels sont les trois ou quatre points où la dépendance devient dangereuse. Le dirigeant découvre presque toujours des choses qu’il ignorait. C’est ce travail de cartographie que formalise un diagnostic du système d’information : un état des lieux honnête, qui appartient à l’entreprise, exploitable même si on ne continue pas ensemble.

À aucun moment je ne dis à quelqu’un qu’il a mal fait. Parce que c’est faux. Il a bien fait avec ce qu’il avait.

La sortie progressive, jamais en big bang

Le réflexe séduisant, c’est le grand soir : on remplace tout d’un coup, un lundi matin, par un beau système neuf. Je m’y refuse, et l’article sur comment moderniser les outils legacy d’une PME détaille pourquoi le big bang casse plus qu’il ne répare. La bascule totale, c’est le meilleur moyen de tout arrêter le jour où le nouvel outil se comporte différemment sur un cas que personne n’avait vu venir.

Ce que je fais à la place, c’est une sortie par couches. On prend d’abord l’onglet le plus critique et le plus douloureux, celui de la double saisie qui fait perdre du temps tous les jours. On le remplace par une vraie base structurée, connectée aux SaaS existants par leurs API, pour que la commande créée dans le CRM remonte toute seule sans qu’on la retape trois fois. On garde l’Excel à côté pendant cette phase, comme filet de sécurité. On vérifie que le nouveau chemin donne exactement les mêmes résultats que l’ancien, sur des cas réels, pendant plusieurs semaines. Et seulement quand c’est solide, on débranche l’onglet.

Puis on passe au suivant. Couche après couche, la dépendance à l’Excel se lève sans que l’activité ne s’arrête jamais. Et à chaque étape, on forme un référent interne pour qu’il sache faire évoluer les règles simples sans rappeler personne. La connaissance reste dans l’entreprise, pas chez le prestataire. C’est le fil de toutes mes missions de CTO externalisé : je structure et je sécurise, mais je pars en laissant vos équipes plus autonomes qu’à mon arrivée, jamais plus dépendantes.

Questions fréquentes

Faut-il interdire les fichiers Excel dans l’entreprise ?

Non, et ce serait même contre-productif. Excel reste un excellent outil pour explorer, prototyper, faire un calcul ponctuel. Le problème n’est pas Excel, c’est qu’un fichier bricolé se retrouve à porter un processus critique sans filet, sans sauvegarde, sans personne pour le maintenir. La bonne cible, ce n’est pas zéro Excel, c’est zéro fichier critique laissé sans protection ni relève.

Combien de temps prend la cartographie d’un shadow IT de PME ?

Pour une PME de quinze à trente personnes, quelques jours suffisent pour poser une carte fiable des fichiers critiques, de leurs dépendances et des points de rupture. Ce n’est pas un audit qui dure des mois. L’objectif est d’aller vite pour donner au dirigeant une vision claire et des décisions à prendre, pas un rapport de deux cents pages que personne ne lira.

Peut-on moderniser sans recruter une équipe technique interne ?

Oui, et c’est même le cas le plus fréquent. Le besoin est trop ponctuel pour justifier un salaire de développeur à plein temps, et trop critique pour être confié à un freelance sans engagement dans la durée. C’est précisément l’espace d’un accompagnement externalisé : on structure, on construit l’outil connecté, on forme un référent, puis on s’efface en laissant l’entreprise maîtresse de ses données et de ses accès.

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